mardi, juillet 23, 2019
Allaitement

La formation des médecins français à l’allaitement maternel

 

L’allaitement maternel est un sujet qui me passionne. A tel point que j’en ai fait mon sujet de thèse de médecine.

J’ai donc prévu une série d’articles sur ce thème.

 
Avant de commencer, je veux préciser que je n’oppose pas et n’opposerai jamais les mamans allaitantes et les mamans qui souhaitent donner des biberons. L’allaitement maternel est la norme, d’un point de vue physiologique, pour le bébé humain. Le biberon de lait artificiel est une solution alternative. Mais si c’est le premier choix pour certaines familles et bien, je respecte ça. La décision d’allaiter au sein son enfant doit rester celle de la femme et du couple. Et ne regarde personne d’autre. L’amour maternel ne se mesure pas au nombre de tétées données. 
 
J’aimerai croire que l’allaitement est un acte instinctif et naturel. Mais force m’est de reconnaître que ce n’est pas/plus le cas dans notre société actuelle. J’ai conscience de la difficulté de mener à bien un allaitement maternel exclusif. Et de l’importance de l’entourage dans cela. Entourage familial, or peu d’entre nous ont vu leurs mères, sœurs, cousines, tantes, amies allaiter. Et entourage professionnel bien sûr. Les médecins et sages femmes en particulier. D’abord, parce qu’ils qui suivent les femmes enceintes et ont la responsabilité de les informer pendant la grossesse. Et ensuite, parce qu’ils assurent le suivi des nouveaux-nés et nourrissons et sont donc en première ligne pour répondre aux questions des mamans à propos de leur allaitement.
 
Récemment, Amélie du blog Maman chamboule tout a publié un article sur les médecins et leur incompétence en matière d’allaitement. J’avais justement dans mes brouillons le début de cet article sur la formation des médecins à l’allaitement maternel. Ou plutôt devrais-je dire la non formation. Parce que non, il n’y a pas de scoop, la majorité des médecins est peu ou pas formé.
Alors aujourd’hui, je voulais revenir avec vous sur la formation des médecins à l’allaitement maternel. Parce que si l’on souhaite qu’ils soient de bons soutiens et des promoteurs de l’allaitement en France, alors il faut s’intéresser d’urgence à leur formation.
 
Attention, article très long ! (La passion, tout ça, tout ça!)
 
 

La formation pendant les premières années d’études :

Il faut tout d’abord savoir que les études de médecine sont très longues et durent en moyenne 10 ans (9 ans pour les médecins généralistes, 10 ans pour la plupart des spécialistes et 11 ans pour les autres).
 
Les 2 premières années de médecine sont des années d’apprentissage des sciences fondamentales. Dans certaines facultés, on y parle quelques minutes de la physiologie de la lactation humaine dans les cours d’endocrinologie.
De la 3ème à la 6ème année de médecine, les étudiants préparent les ECN, Épreuves Classantes Nationales. Cet examen va déterminer, selon leur classement, leur spécialité et leur ville pour l’internat. Autant dire que pour ceux qui ont des souhaits précis, c’est un enjeu majeur et donc l’objet de beaucoup de travail mais aussi d’une part de bachotage un peu « bête ».
Le programme des ECN est composé de 330 items. Pour chacun, il y a des objectifs définis avec tout un tas d’informations à apprendre. Parmi eux, un item concerne spécifiquement l’allaitement maternel et un autre traite de l’alimentation du nourrisson et de l’enfant, de manière plus générale. Il n’y a pas de recommandations officielles sur le contenu de ces cours mais simplement des objectifs listés ci dessous, qui restent assez vagues.
Item allaitement maternel: Expliquer les modalités et argumenter les spécificités de l’allaitement maternel. Préciser les complications éventuelles et leur prévention
Item alimentation et besoins nutritionnels du nourrisson et de l’enfant: Expliquer les besoins nutritionnels du nourrisson et de l’enfant.
 
Cours du Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français :
Pour chaque item, il existe un cours rédigé par le collège des médecins spécialistes concernés par le sujet. Par exemple, le collège national des gynécologues et obstétriciens français publie un cours sur l’allaitement maternel, qui fait référence pour la préparation de l’ECN. Un cours de 7 pages, autant vous dire qu’il n’y a pas grand chose dedans.
Mis à jour en 2016 (pas si mal), il comporte une courte première partie sur la physiologie de la lactation et la composition du lait maternel. Puis une seconde partie intitulée bénéfices de l’allaitement maternel mais qui ne comporte en fait qu’une phrase sur son rôle immunologique et une comparaison avec la composition du lait de vache. On n’y retrouve aucun des autres avantages du lait maternel pour la santé de l’enfant et de sa mère. Suivent quelques recommandation pour bien débuter l’allaitement: mise au sein rapidement après la naissance et allaitement à la demande ensuite. Ce sont des notions essentielles. Mais qui ne sont pas du tout détaillées et tellement insuffisantes.
Enfin la dernière partie porte sur les complications et est plutôt bien fournie. En même temps, c’est l’un des objectifs cité pour l’ECN. Mais cela laisse quand même l’impression que l’allaitement au sein n’est qu’une suite de complications à prendre en charge. 
Petit fait drôle (ironie quand tu nous tiens): parmi les références bibliographiques de ce polycopié, on trouve notretemps.com. il s’agit d’un magazine à destination du public sénior. Assez original comme référence pour un cours médical.
 
En comparaison, il existe un cours sur l’accouchement normal où la physiologie des différentes étapes est clairement détaillée. Ce qui n’est pas le cas du tout pour l’allaitement, qui pourtant s’inscrit dans la suite directe de la naissance.
 
Cours du Collège National de Nutrition :
Encore plus expéditif, il contient 3 lignes sur l’allaitement maternel de 0 à 5 mois.
 » De 0 à 5 mois, le lait est l’aliment essentiel et unique du bébé. Il suffit à couvrir ses besoins. Comme tout mammifère l’enfant a besoin de lait, de préférence du lait de sa mère. L’allaitement au sein est l’idéal, c’est la référence qui apporte tout ce dont l’enfant a besoin sur le plan nutritionnel. C’est en plus un élément de protection qui renforce le lien mère-enfant. « 
C’est plutôt adapté jusque-là même si ce n’est pas avec ça que les étudiants en médecine vont être nourris sur le sujet. Ça se corse ensuite. A partir de 6 mois, plus de trace du lait maternel et c’est uniquement le biberon de lait artificiel qui est associé à la diversification. Je rappelle que l’OMS recommande la poursuite de l’allaitement maternel jusqu’à 2 ans et au delà, en fonction du souhait des mères. Ici, l’étudiant n’aura même pas idée que la poursuite au delà de 6 mois est possible et souhaitable.
 
Cours du Collège National de Pédiatrie :

Là aussi, c’est très succinct. Un petit mot sur les bénéfices, vite expédié. Un rappel de la recommandation de l’OMS d’allaiter en exclusif jusqu’à 6 mois et de la possibilité de continuer après. C’est bien que cela soit cité car c’est rare. En général, on oublie la 2ème partie de cette recommandation. Mais ensuite, on y trouve la proposition de garder une tétée matin et soir (ou un biberon) entre 4 et 6 mois, en parallèle du début de la diversification. Vous en connaissez beaucoup des bébés qui ne tètent que 2 fois à cet âge là ? Ou qui ne boivent que 2 biberons d’ailleurs ? Et surtout des allaitements qui tiennent la route comme ça ? C’est exceptionnel ! Puis à partir d’1 an, là aussi, ce n’est plus que le biberon de lait artificiel qui est cité pour l’alimentation du nourrisson.

En parallèle, on y trouve 1 page et demie sur les préparations pour nourrissons. Il y est détaillé toutes les spécificités possibles. Attention, je ne dis pas qu’il faut supprimer cette partie. Mais ici, la balance penche quand même vers la promotion des laits artificiels.

Les étudiants ont accès à ces différents cours sur Internet. Je vous ai mis les liens pour ceux qui seraient curieux. Ils servent de référence pour la réalisation des questions de l’ECN.
Chaque faculté a ensuite la responsabilité de la mise en œuvre du programme pour ses étudiants et peut choisir de détailler plus tel ou tel item pour la pratique des futurs médecins. La plupart des cours donnés se base sur ses polycopiés nationaux mais le temps alloué à chaque sujet est très variable d’une fac à l’autre.
Ainsi, l’allaitement maternel est le sujet de 1 à 4h de cours en fonction des facultés. Sur 6 ans d’études ! Pour un sujet qui va concerner une grande majorité des médecins. En effet, 40 % d’entre eux vont devenir médecins généralistes et seront donc forcément confrontés à ces questions. Sans compter les pédiatres, les gynécologues-obstétriciens et les gynécologues médicaux. Et tous les autres, dans une moindre mesure. Par exemple, pour des questions de compatibilité médicamenteuse avec l’allaitement maternel.
 
Je sais bien qu’il faut parler de centaines de sujets, à propos de dizaines de disciplines différentes. Que chacun pense que tel ou tel item n’est pas assez traité ou trop vague. Mais je crois quand même que l’allaitement maternel mériterait vraiment une place plus large. C’est un sujet universel, qui touche potentiellement 800 000 enfants par an en France et leurs mamans. Et un sujet de santé publique !
Il y a quelques temps, j’en ai discuté avec des décideurs des universités françaises. Ils ont surtout tenu à mettre en avant les progrès par rapport au passé. Il y 20 ou 30 ans, il y avait zéro formation sur l’allaitement dans la majorité des facultés, j’y reviens plus loin. Mais la situation actuelle est loin d’être satisfaisante.
La promotion de l’allaitement maternel en France passera forcément par la formation de nos futurs médecins. Le chemin est encore long. Les volontés politiques manquent pour promouvoir l’allaitement à l’échelle nationale. Probablement, en partie par manque d’intérêt financier. Et pourtant, l’allaitement a aussi des avantages économiques, on y reviendra une autre fois.
 
 

La formation pendant l’internat :

Soit de la 7ème à la 9, 10 ou 11ème année. Les internes travaillent à temps plein à l’hôpital ou en cabinet et n’ont plus que quelques heures de cours théoriques par an.

 L’internat de médecine générale :

Les cours dispensés aux internes de médecine générale sont organisés dans leurs facultés respectives et sont donc très variables d’une région à l’autre. En moyenne, j’ai pu retrouver le chiffre de 2h de formation à l’allaitement maternel sur les 3 années de l’internat de médecine générale. J’ai l’impression que ces cours sont en général de bonne qualité et assez orientés vers les conseils pratiques pour les médecins. Cela reste malheureusement très minimaliste.

L’internat de pédiatrie :

Dans le programme officiel de la formation des pédiatres, on retrouve le thème « Alimentation et nutrition du nourrisson et de l’enfant ». La mise en œuvre des programmes dépend des facultés ou regroupements de facultés. Ainsi, par exemple, dans la région Grand Ouest, une journée de cours par mois a lieu pour les internes de pédiatrie, à chaque fois sur une sur-spécialité de la pédiatrie (cardiologie, neurologie, dermatologie, rhumatologie…). Chaque année a lieu une journée nutrition, avec le soutien financier d’un industriel du lait. (Oui, oui et bizarrement les autres journées de cours ne sont que très rarement financées par des laboratoires). Et environ 1 année sur 3 ou 4, l’allaitement maternel est abordé. Cours souvent orienté sur la composition du lait ou ses bénéfices en terme de santé. Des donnée qui restent très théoriques et finalement peu utiles pour accompagner un allaitement maternel. En résumé, 1 ou 2h de cours sur toute la durée de l’internat de pédiatrie. Pour les futurs spécialistes de l’enfant. J’avoue que ça me désole un peu.

L’internat de gynécologie obstétrique :

Le mot allaitement ne fait même pas partie du programme des futurs gynécologues-obstétriciens. En fait, on le retrouve dans une sous-partie du cours accouchement normal. Il est séparé en 2 chapitres: physiologie de la lactation et conduite de l’allaitement puis complications et leur prise en charge. C’est un cours très succinct là encore et restant majoritairement dans le champ de données très théoriques qui, à mon sens, devraient plutôt être vues en 2ème cycle. La partie sur la prise en charge des complications reste, par contre, indispensable pour ces futurs professionnels. Mais quelques mots sur la prévention possible de ces complications seraient intéressants.

La formation des sages-femmes :

En quelques mots et à titre de comparaison, les futures sages-femmes bénéficient en moyenne d’une vingtaine d’heures de cours sur l’allaitement maternel pendant leurs études. Parfois même plus, comme à Brest, où elles en ont actuellement 46 h sur 4 ans.

La formation continue :

Une fois devenus médecins, nous sommes soumis à des obligations de formation continue. Il existe une multitude de possibilités sur des thèmes variés et chaque médecin est libre de s’inscrire sur les thématiques qu’il souhaite approfondir. En ce qui concerne l’allaitement maternel, cela va de la soirée de formation qui rappelle les bases essentielles jusqu’à la réalisation d’un diplôme universitaire spécifique. Juste pour vous donner une idée, le DIULHAM (Diplôme Inter-Universitaire Lactation Humaine et Allaitement Maternel), c’est plus de 100 heures de cours réparties sur 3 semaines. Il y en a des choses à dire sur l’allaitement maternel ! Évidemment, tous les médecins n’ont pas besoin d’une formation aussi poussée mais c’est intéressant de savoir qu’elle existe. J’en reparlerai sûrement car c’est l’un de mes objectifs dans les prochaines années que de m’y inscrire pour compléter ma formation.

Et en ce moment, dans la vraie vie ?

J’ai surtout parlé jusque là de la  formation des futurs médecins telle qu’elle se dessine actuellement. Cela concerne donc des personnes qui seront amenés à exercer seules d’ici 5 à 10 ans.

Une récente étude, réalisée à l’échelle de quelques départements, a montré que 2/3 des médecins actuellement installés en pédiatrie libérale ou médecine générale n’avaient reçu aucune formation à l’allaitement maternel au cours de leurs études. Zéro, nada ! Et pour ceux qui déclaraient en avoir eu une, elle était de moins de 2h pour 60 % d’entre eux. Environ un tiers avaient, depuis la fin de leurs études, bénéficié d’une formation complémentaire sur le thème de l’allaitement maternel.

La plupart des médecins interrogés disaient donc s’être formé par eux mêmes avec des lectures, des ateliers ou bien avoir appris de leurs expériences personnelles ou de celles de leur entourage. D’autres études ont pu mettre en évidence les « faux » conseils donnés par des médecins bien intentionnés mais non formés.

Un de mes leitmotiv est que ceux qui ne se sentent pas compétents parce que peu ou pas formés, connaissent les recours où adresser leurs patientes plutôt que de donner des conseils mal avisés. Il existe des médecins très bien formés, des conseillères en lactation, des sages-femmes qui comme on l’a vu sont aussi souvent plus au point. Bref, même si les ressources sont encore peu nombreuses, il y en a et il faut les diffuser.

 

J’espère ne pas avoir perdu trop de monde en route. J’ai essayé d’être exhaustive mais j’ai forcément dû faire des raccourcis. N’hésitez pas en commentaires, si vous avez des questions, j’essaierai d’y répondre au mieux.

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7 thoughts on “La formation des médecins français à l’allaitement maternel

  1. Tout d’abord j’adore cet article, bravo ! Je savais que les professionnels de santé n’avaient que très peu de formation en matière d’allaitement mais j’ignorais que c’était à ce point ! Ma sage-femme m’avait dit de me méfier des conseils en tout genre venant de médecins n’y connaissant pas grand chose. En revanche, je pensais sincèrement que la formation des pédiatres était plus complète, je tombe des nus ! Merci pour toutes ces information, je m’en vas de ce pas partager ton article sur les réseaux sociaux !

    1. Il y en a heureusement quelques uns que ça intéresse et donc qui se forment! Mais c’est loin d’être la majorité. Effectivement, les mamans qui entendent un conseil qui vous paraît douteux, allez vérifier ailleurs l’information!

  2. Je souhaite allaiter ma fille en mixte, et je prends des traitements médicamenteux pour plusieurs maladies chroniques. Et dès qu’on commence à aborder la thématique allaitement/médicament, c’est la cata ! En tout cas, sur les molécules où la conduite à tenir n’est pas univoque (dixit le CRAT). J’ai eu autant de réponses différentes que de professionnels auxquels j’ai posé la question. J’ai fini par contacter le Lactarium de Necker (où on m’a bien fait comprendre qu’ils préféraient parler à un médecin … mais lequel étant donné que gynéco, pédiatre et neuro se renvoient la balle) et au centre anti-poison de Lyon, où l’accueil a été meilleur.

    Je fais partie d’une asso de patients épileptiques, et on a longtemps dit aux femmes « n’allaitez pas point ». Sauf qu’elles se sont renseignées, notamment sur ce qui se fait dans d’autres pays, et que maintenant, beaucoup osent allaiter. Mais parfois, le nouveau-né nécessite une surveillance (je pense à la Lamotrigine), et vu qu’elles vont contre les conseils des pédiatres, elles n’osent pas leur dire que leur enfant est nourri au lait maternel …

    1. Allaitement et anti épileptiques, c’est particulièrement compliqué même quand tu es un peu calé sur le sujet. La faute au peu d’études bien conduites qui s’y sont intéressées. Je crois que tu as vraiment tout essayé pour avoir les infos les plus fiables!

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